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L’un des nôtres nous a quittés

Collectif Stratégies Alimentaires, 26 novembre 2020

Chers tous,

C’est avec beaucoup de peine que nous devons vous annoncer une bien triste nouvelle. Notre collègue et coordinateur Alex Danau nous a quittés dimanche dernier, à la suite d’une longue maladie contre laquelle il a lutté avec le courage et la détermination qu’on lui connaît.

Alex, dès le milieu des années 80, a participé à la création du CSA et en est resté depuis lors le pilier central. En effet, il a fait partie du CSA « historique », association mise en place par un collectif d’ONG belges en tant que groupe de travail spécialisé sur les stratégies alimentaire. Il a d’ailleurs permis au CSA d’avoir rapidement un positionnement original sur les politiques agricoles et commerciales, en mettant en avant les besoins de protection de l’agriculture familiale et de régulation des marchés. Et cela, à une époque durant laquelle la plupart des ONG dénonçaient le protectionnisme d’une Europe forteresse. Si le CSA a pris un tel positionnement, c’est notamment grâce à la curiosité intellectuelle d’Alex, son intérêt pour la lecture d’ouvrages théoriques et ses capacités d’analyse.

Alex a aussi, dès la fin des années 80, mis en œuvre avec Dany différents projets d’éducation au développement européen menés par le CSA, dont un qui a abouti à la constitution de la Coalition pour une Agriculture de Qualité (CPAQ), une coalition entre différentes parties prenantes du secteur agricole. À une époque durant laquelle ces différentes parties prenantes (ONG de développement, d’environnement, organisations de consommateurs et syndicats agricoles) travaillaient chacune de leur côté sans vraiment ni se connaître ni collaborer. Il avait avec Dany, et ensuite avec moi-même, érigé le travail en coalition en tant que méthode permettant aux membres de la CPAQ de mieux se comprendre et d’arriver ensemble à prendre des positions sur la PAC, tout en tenant compte des préoccupations de chacune des composantes de la Coalition pour les porter ensuite vers leurs membres et vers les décideurs. Ce travail étant toujours mené de sorte que les organisations agricoles, tant celles qui allaient former la famille FWA que celles des syndicats minoritaires, se sentent à l’aise au sein d’une coalition commune. La CPAQ, qui s’est rapidement insérée dans un réseau européen de coalitions de paysans, d’écologistes et de consommateurs similaires, a aussi été une base pour s’attaquer à la question du GATT et de l’OMC. Là aussi, Alex aura été aux manettes pour rédiger les textes d’une campagne menée par une très large coalition multisectorielle d’organisations belges francophones s’opposant à la ratification par le parlement belge des accords du GATT et de la création de l’OMC. Son souci constant étant de montrer que le besoin de protection des agriculteurs wallons et européens, mais aussi de l’environnement et des consommateurs, s’inscrivait dans une solidarité avec les agriculteurs du Sud et dans une communauté de destin, face aux risques que faisait peser la primauté des accords commerciaux sur tous les autres droits. D’autres coalitions seront ensuite créées et animées par le CSA, telle que la Plate-forme souveraineté alimentaire (PFSA) qui remplacera la CPAQ dans le cadre de la préparation du Sommet mondial de l’alimentation des Nations Unies de 1996 et continuera d’exister jusqu’il y a peu.

Dans toutes ces démarches en coalition, Alex a toujours été attentif à ce que le rôle et la place des organisations agricoles soient reconnus et respectés. Notamment, en facilitant par le CSA la mise en place de dynamiques propres aux organisations agricoles des quatre continents pour la défense, vis-à-vis de l’OMC, « de politiques agricoles et commerciales solidaires ». Cette dynamique appelée « Déclaration de Dakar et appel de Chapeco » a amené des organisations agricoles affiliées ou non à la FIPA et à la Via Campesina à se réunir avant les grandes rencontres ministérielles de l’OMC, pour réfléchir ensemble aux difficultés rencontrées par les agriculteurs familiaux dans les différentes régions et à défendre ensemble le principe de souveraineté alimentaire.

Pour Alex, cet intérêt pour le monde paysan et le choix stratégique de la collaboration avec les organisations agricoles a été le combat de sa vie. Alex avait d’ailleurs rejoint le CSA dans le cadre d’une collaboration pour un séminaire qu’il avait organisé avec Dany sur le thème iconoclaste des relations de fréquentes dépendances des organisations paysannes à l’égard de leurs ONG partenaires. Cette critique du positionnement des ONG vis-à-vis des OP avait d’ailleurs valu au CSA de grosses difficultés en provenance des ONG qui contrôlaient à ce moment-là le CSA. Ces ONG souhaitaient que le CSA se limite au soutien de leurs propres partenaires du Sud (souvent des ONG du Sud) et à la critique des politiques agricoles et de coopération, comme les aides alimentaires de l’Union européenne. Alex et le CSA se sont néanmoins obstinés à expliquer la nécessité de politiques agricoles fortes en Europe, comme dans les pays (et régions) du Sud.

Le travail avec les OP du Sud, Alex allait le reprendre bien plus tard lorsque la route du CSA a croisé celle de Mamadou Cissokho à Girone (Espagne) en 1994, dans une rencontre réseau des coalitions européennes sur la PAC. À partir de ce moment-là, Alex et le CSA ont renoué avec l’accompagnement de la structuration du monde paysan en Afrique, au sein d’organisations faîtières en partant du CNCR au Sénégal et en remontant avec le ROPPA vers le niveau régional et de celui de ses membres nationaux.

Au-delà des OP, l’intérêt d’Alex pour le monde agricole était de défendre les agriculteurs familiaux et la paysannerie des différentes régions du monde. La connaissance des savoir-faire paysans, créateurs de la biodiversité agricole et des équilibres écologiques de leurs terroirs, ainsi que la façon dont ces savoirs étaient marginalisés, ont eu un rôle important dans le choix de ses études d’agronome (bio-ingénieur aujourd’hui) et de son mémoire de fin d’études.

Cela a également impacté ses premières expériences professionnelles en tant que coopérant en RDC (le Zaïre d’alors) et au Niger, puis au niveau du COTA sur les technologies appropriées.. C’est notamment grâce à son intérêt pour ces questions de savoir-faire paysan et de respect des agriculteurs qu’il s’était lié d’amitié avec un cinéaste canadien, Gérald Belkin. En effet, Gérald Belkin avait le même intérêt qu’Alex et filmait in extenso les pratiques des paysans haïtiens en les laissant s’exprimer librement et dans leur langue sur leurs connaissances et leurs conditions, sans jamais couper leurs propos au montage. Alex avait d’ailleurs voulu s’essayer à ce type de reportage vidéo et s’était lancé avec Dany dans un film sur les OP du Sénégal. Pour cela, ils avaient tourné des vidéos dans les petits villages de Casamance et de Gambie, ramenant des centaines d’heures de pellicule qui ont pour une partie pu être traduites et qui ont ensuite traîné au CSA pendant des années sans jamais être montées… Même si toutes les actions entreprises par Alex n’ont donc pas toujours été couronnées de succès, elles ont toutes servi par la suite à alimenter la réflexion du CSA.

Alex était aussi un homme de dossiers. Les questions du rééquilibrage de l’alimentation animale dans le cadre de la PAC et des échanges commerciaux et de la régulation et de la gestion de l’offre ont été parmi ses sujets principaux. Il a écrit et organisé sur ces sujets un nombre impressionnant d’articles et de séminaires dans le cadre des activités du CSA.

À partir de 2009, le CSA a entamé une évolution qui allait l’amener, après plus de 20 ans de compagnonnage avec la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), à en devenir l’agri-agence et à rentrer ensemble au sein de l’alliance AgriCord. Cela a permis au CSA d’appuyer les OP partenaires non plus seulement par le plaidoyer, mais également par le financement de projets et par l’assistance technique. Alex, de par ses compétences, a naturellement pris la direction du CSA en tant qu’agri-agence. Il a alors piloté la mise en place en peu de temps d’une gestion financière, administrative et technique performante indispensable au financement et à la mise en œuvre de projets.

Homme de méthode, Alex a énormément travaillé avec les collègues du CSA sur les processus et les outils nécessaires aux nouveaux métiers d’assistance technique du CSA auprès des OP. Ces outils qui sont le PUMA (système de suivi digitalisé des exploitations agricoles au Burundi), le PUME (un outil de calcul de la rentabilité et d’optimisation d’unité de transformation agricole), l’outil de benchmarking et de suivi des coopératives ont tous été créés en collaboration avec la CAPAD et d’autres personnes qui se reconnaîtront. Mais à chaque fois, le rôle moteur et déterminant revenait à Alex.

Au sein de l’agri-agence CSA, Alex a pu mener de nombreuses missions et ouvrir ou renforcer des partenariats importants, notamment avec le CNCR au Sénégal, le ROPPA en Afrique de l’Ouest, la LOFEPACO en RDC et la CAPAD au Burundi.

Ces dernières années lui ont permis de s’investir activement au sein d’AgriCord et de participer à sa gouvernance, en concertation avec les différents présidents de la FWA qui se sont succédé et en particulier avec Joseph Ponthier, Daniel Coulonval et Marianne Streel.

Alex, comme vous le savez, était quelqu’un de très entier, homme de conviction, de courage et de détermination avec une grande capacité d’écoute et d’innovation. Ses qualités étaient nombreuses et riches, mais n’allaient pas sans leur lot de défauts, côté pile de ses qualités. Sans doute d’autres, comme l’auteur de ces lignes, l’ont aimé, mais se sont aussi affrontés à lui, et connaissent ses qualités comme ses défauts.

Au CSA, avec Thérèse qui le connaissait et a travaillé avec lui depuis longtemps et qui a énormément reçu d’Alex, mais aussi avec Dany et avec tout le Conseil d’Administration du CSA, nous souhaiterions lui rendre hommage en capitalisant et en faisant connaître le travail qu’il a accompli au sein de l’association.

Cela commence par cette note, bien mal écrite en regard de ce qu’Alex aurait pu rédiger, lui qui aimait tant la précision des mots et des concepts. Il faudra désormais faire sans lui ... mais pas sans sa contribution que nous tenterons de valoriser et de continuer à faire vivre.

C’est pourquoi je voudrais demander à ceux qui l’ont connu de bien vouloir nous envoyer un mot, un témoignage, une anecdote de vos interactions avec lui. Cela nous permettra de placer vos contributions sur notre site et notre page Facebook.

De notre côté au CSA, nous allons initier une publication sur toute sa contribution théorique et pratique aux actions du CSA, dont vous avez pu avoir un aperçu très partiel dans cet hommage. Dans cette publication que nous souhaitons réaliser et qui servira à capitaliser et diffuser son travail, nous aimerions associer les personnes qu’il a connues et avec qui il a collaboré. De cette façon, ses pensées et ses actions continueront.

En voulant vous informer de la triste nouvelle et vous rappeler ce qu’avait fait Alex au sein du CSA, je n’avais pas pensé écrire un texte aussi long… mais comment faire autrement au vu de toutes les actions qu’il a menées et de la rapidité avec laquelle il est parti…

Pour le Collectif Stratégies Alimentaires,

Marek



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